Retours sur le partage d’un article inspirant

Compréhension de Sébastien le « partageur »

Début octobre 2018, Sébastien a partagé avec le groupe un article de Pinto Albuquerque (2010) fort intéressant sur la légitimité des travailleurs sociaux. Nous l’avons laissé partager avec le groupe ce qu’il a retenu. Pour lui, l’impression générale qui se dégage après la lecture est que notre groupe est finalement sur la bonne voie. Il a surtout retenu que la légitimité des professionnels de l’action sociale ne reposait pas sur les textes officiels (charte, projet, etc), mais plus sur ce qu’en font les travailleurs. C’est la manière avec laquelle ils agissent dans leur activité, ce qu’ils mettent derrière les notions et valeurs des textes de références qui fondent la légitimité. Celle-ci lui apparaît comme étant l’articulation entre deux sphères différentes : celle du professionnel et celle du partenaire.

Petite aparté sur l’organisation apprenante

Cette intervention, a été le prétexte pour le chercheur d’introduire certaines questions de fond qui avaient motivé cette recherche : comment partager le texte identifié par Sébastien avec les autres membres de l’organisation ? Comment partager sa lecture et sa synthèse en sachant qu’il est long et que l’enjeu n’est pas forcément que tout le monde le lise. L’enjeu serait plutôt de savoir comment partager les réflexions et les idées qu’a fait germer la lecture du texte. Cela suppose peut-être la rédaction d’une synthèse. Il s’agit de mettre en valeur ce que le groupe en a tiré. Ceci dans le but de partager les réflexions et faire évoluer l’ensemble de la communauté. Le chercheur renvoie alors à l’idée de l’utilisation d’un espace numérique d’écriture collaborative. Nous avions initié à un tel espace lors de la séance de formation du printemps dernier afin de souligner son utilité par une illustration. Nous espérions également faire réfléchir aux perte d’opportunité qu’occasionnent la non-participation des personnes à cette formation…

Compréhension du chercheur

Comme Sébastien, le chercheur commence par souligner que selon l’auteure, la légitimité n’est pas l’application à la lettre de textes de références. Et ce, aussi importants, profonds et éthiques soient-ils. Bien au contraire, la légitimité se construit dans la manière dont les individus s’approprient et appliquent ces textes dans les situations réelles quotidiennes : « Le travail social repose sur la « signification » qu’elles-mêmes contiennent et produisent et non sur l’adhésion à un projet institutionnel, inscrit politiquement et socialement. » (p.4)

Cela fait bien entendu penser à l’idée de renormalisation de l’ergologie. Celle-ci met en avant la nécessaire réadaptation des protocoles et des diverses normes extérieures dans leur mise en œuvre. Sans cette réadaptation, les individus ne peuvent pas « vivre en santé ». Les humains ne sont pas des machines. Ils ne peuvent pas appliquer à la lettre les protocoles qui consiste à lier : objectifs, moyens et résultats. Viennent interférer les valeurs, ce que ça coûte à la personne et ce que cela lui apporte. Ainsi, le travailleur social doit posséder les diverses « clefs de décodage » pour créer des passerelles entre les règles et principes généraux mobilisés dans l’action en cours. Il doit tenir compte des spécificités de la situation.

Légitimité : un processus dynamique

Pour revenir à la légitimité même, le chercheur rejoint donc Sébastien sur l’idée que l’on va dans le bon sens. En effet, en se référant au billet publié le 3 avril 2018 sur le site de P.S.International, il revient sur le fait que la légitimité est un processus dynamique résultant de l’interaction entre acteurs. Par définition, ce processus n’est jamais stabilisé. Comme c’est un processus, ces composants sont toujours remis en jeux. En effet, Albuquerque (2010) montre que l’acteur social agit parmi et avec de nombreuses autres personnes. Celles-ci appartiennent à de très nombreuses institutions. Elles ont par conséquent, des références et des logiques variées. En plus de cette diversité d’acteurs, le travailleur social agit à la croisée d’un très grand nombre de dispositifs et de législations qui ne sont pas toujours complémentaires. Des contradictions peuvent alors apparaître dans certaines situations. C’est pourquoi Pinto-albuquerque parle « d’espace interstitiel poly-rationnel ».

Légitimité : un objet polymorphe

Le travailleur social, pour agir, doit donc s’adapter et inventer. Pour cela il doit apprendre à porter diverses lunettes et repérer les différents points de vue impliqués. Équipé de la sorte, il peut naviguer entre divers types de valeurs et de logiques. Il doit également maîtriser divers jeux de langages et connaître les différentes clefs d’analyse(s) de ses partenaires. Alors seulement il est en mesure de s’exprimer de sorte à être compris. Et c’est cette inter-compréhension qui lui facilite l’atteinte de ses intentions tout en gagnant en reconnaissance. Agir en situation signifie donc de parvenir à tenir compte  de la culture, des objectifs, des contraintes et des valeurs de ses divers interlocuteurs. Le travailleur social est contraint d’intégrer une posture empathique envers l’ensemble de ces interlocuteurs.

« La compréhension des processus de légitimation repose sur la pondération des éléments hétérocliltes dans la construction de l’action et sur la façon dont ils se combinent et recombinent dans l’exercice d’une rationalité polychronique et kaléïdoscopique » (p.100)

Concrètement, comme le proposait Mme Oget, l’acteur socio-éducatif doit développer sa capacité d’adaptation. C’est-à-dire qu’il adapte ses comportements, son vocabulaire, ses actions aux règles explicites et implicites qui régissent les dispositifs, les relations, les fonctionnements… Cela suppose implicitement de connaître les règles auxquelles s’adapter. Cela revient à connaître, et peut-être aussi reconnaître, ses partenaires. Reconnaître au sens d’accorder de la reconnaissance à ses partenaires, mais aussi re-connaître. Autrement dit, faire l’effort de redécouvrir les partenaires qui semblent déjà connus. Cette position conforte la pertinence du travail commencé sur la description des partenariats même si la démarche paraissait alors laborieuse. Rappelons que l’objectif était d’identifier les acteurs : avec qui le centre souhaite travailler plus ; pour lesquels il ressent le besoin de s’informer plus ; que le centre connaît mal.

Un lien avec les hypothèses exposées à Genève

Ce développement conforte également l’hypothèse de recherche qui est née de la démarche de communication à Genève à propos de cette recherche. Elle consiste à dire que la compétence des acteurs associatifs va dépendre en partie de leur capacité à élaborer un modèle opératoire de leur organisation, et de son environnement. En effet, ce modèle intervient dans les orientation de leurs actions. Ce modèle représente la réalité complexe de manière simplifiée. Il déforme donc cette réalité, en hypertrophiant les éléments opérationnels les plus significatifs pour l’action. Ainsi, le travailleur socio-éducatif, pour agir doit élaborer une modélisation des activités de sa structure, des dispositifs et des multiples acteurs avec lesquels il interagit. Ce que Albuquerque  exprime quand elle dit :« Il est […] essentiel que le travailleur social connaisse en profondeur les contextes dans lesquels sa pratique se réalise et qu’il sache identifier et tirer profit du domaine de l’interstice ou de la frontière entre des logiques et des niveaux d’action différenciés » (p.101).

Les intelligences de l’acteur socio-éducatif

Cette modélisation doit lui permettre de développer ce qu’Albuquerque (2010) nomme  l’intelligence prudentielle, ou Phonèsis en référence à la philosophie platonicienne. Cette dernière part du principe qu’on ne peut déduire le général du particulier. Il est donc nécessaire de pondérer les devoirs qu’impose une rationalité générale et universelle, en fonction de la situation et des contraintes du particulier. Cette « intelligence prudentielle » permet à l’acteur socio-éducatif de ne pas rejeter le particulier dans l’analyse du général et réciproquement. Par conséquent, elle permet de mettre en débat les contingences des situations.

Mais cette première forme d’intelligence donne de l’importance à une seconde intelligence, celle dite « rusée » ou kaïros dans la pensée Grecque. En effet, agir dans un espace interstitiel (entre les institutions, les dispositifs, les législations, les divers acteurs…) et polyrationnel (entre les différentes logiques rationnelles de ces mêmes acteurs et institutions qui ont des cultures et des contraintes différentes), cela demande à l’acteur socio-éducatif d’élaborer un discours qui donne une cohérence à l’argumentaire qui justifie l’action. Cette cohérence ne va pas de soi lorsque l’on doit croiser des principes généraux (textes, discours …) et des principes particuliers (évènements, caractéristiques individuelles, contraintes locales …). Pourtant cette cohérence est indispensable car c’est elle qui rend les actions admissibles pour les interlocuteurs, même si elles ne correspondent pas pleinement à leurs critères, à leurs logiques. Nous pouvons dire que cette intelligence autorise l’acteur socio-éducatif à saisir les opportunités que génèrent les situations, car elle lui permet de justifier les indispensables initiatives du métier auprès des divers interlocuteurs.

La légitimité : un processus à plusieurs étages interdépendants

Nous pouvons commencer à extrapoler à partir de cette réflexion à propos de la légitimité, en disant que plus l’acteur socio-éducatif sera à même de construire des actions qui tiennent compte simultanément du général et du particulier, plus il améliore les chances d’efficacité de son action. Et plus ces actions s’appuient sur une mise en forme qui favorise leur admissibilité auprès des autres acteurs impliqués (partenaires, usagers etc) et plus l’acteur augmente les chances de reconnaissance de ses actions, et de lui-même par extension.

Cela peut nous conduire à tenter une analogie avec la dynamique globale de la théorie de la motivation de Deci & Ryan, Psychologue Américain, en supposant que plus il y a de situations d’un contexte /activité où l’acteur socio-éducatif est reconnu, et plus sa légitimité dans ce contexte sera stable. Et plus il y a de contextes bénéficiant d’une légitimité stable, et plus l’institution stabilisera sa propre légitimité. On peut ainsi supposer qu’inversement, plus l’institution possède une faible légitimité, plus il sera difficile pour tout nouveau contexte, de stabiliser sa légitimité. Et de même, plus une activité ou un contexte possède une légitimité fragile, et plus il sera difficile à l’acteur éducatif pour toute nouvelle action, de construire sa légitimité. On peut penser que les différents niveaux de légitimité (institution, secteur d’activité, activité, individu) s’influencent, voire se conditionnent.

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